Étude initialement réalisée en 2017 et actualisée pour intégrer les évolutions politiques et sociales récentes.
Fatiha-Elly AAROUR

Introduction
Les luttes féministes au Maroc se déploient dans un contexte où la monarchie et l’islam de doctrine malékite constituent les piliers du pouvoir politique. Le roi, en tant que commandeur des croyants et chef de l’État, incarne à la fois l’autorité religieuse et politique, conférant à la question du féminisme une dimension éminemment politique et symbolique.
Comprendre les dynamiques du féminisme au Maroc implique d’analyser la nature du système politique et le modèle de pouvoir qui le structure. C’est à travers cette articulation entre religieux et politique que se dévoilent les enjeux et les contraintes des luttes féministes.
Bien que la Constitution proclame que le Maroc est une monarchie parlementaire, le pouvoir demeure largement concentré entre les mains du souverain. Le système politique marocain, souvent désigné sous le terme de « Makhzen », renvoie à une structure complexe. Le sémiologue et journaliste Ignacio Ramonet la définit comme « une structure politico-administrative sur laquelle repose le pouvoir au Maroc, faite de soumission, de rituels, de cérémonies, de traditions ; une conception spécifique de l’autorité qui imprègne l’ensemble de la classe politique et dont la pièce maîtresse est le roi.1»
La pérennité du régime repose sur un ensemble de rituels, de symboles et de discours assurant la continuité du pouvoir. La pratique ritualisée de la bey’a (allégeance) s’appuie sur un « éthos de la sainteté » destiné à légitimer les rapports de domination2. Ce système conjugue deux logiques apparemment contradictoires : la modernité et un Islam orthodoxe dans sa doctrine, traditionnel dans sa pratique, et spirituellement ouvert par sa dimension soufie.
Évoquer le contexte sociopolitique est indispensable pour comprendre la configuration des rapports de pouvoir au Maroc. Le processus de domination ritualisée suscite périodiquement des mouvements populaires porteurs d’aspirations au changement. Le règne de Hassan II fut marqué par des luttes sociales intenses, notamment celles menées par la gauche, souvent réprimées au prix fort. Le pays a connu plusieurs soulèvements — en 1965, 1981 et 1984 — ainsi que deux tentatives de coup d’État en 1971 et 1972.
Sous Mohammed VI, les contestations n’ont pas disparu. Depuis 2011, une nouvelle vague de mobilisations a émergé, caractérisée par une participation féminine croissante, qu’il s’agisse de figures militantes ou de simples citoyennes engagées.
Ce travail vise à analyser les rapports entre féminismes, pouvoir politique et mouvements sociaux, en s’appuyant sur une approche anthropologique. Elle mobilise l’observation participante(2000–2018) et l’analyse de trajectoires de trois militantes issues de générations et de contextes différents :
Latifa El Bouhsini, figure du féminisme historique et intellectuel ;
Intissar El Morabit, militante de terrain ancrée dans le monde rural ;
et Sarah Soujar, représentante d’un féminisme démocratique et citoyen post-2011.
Le choix de ces trois profils s’explique par leur diversité générationnelle et géographique. Latifa El Bouhsini, féministe « hybride », s’efforce de construire des passerelles entre deux générations de militantes. Intissar El Morabit, issue d’une famille intellectuelle d’une petite ville montagneuse, milite aux côtés de femmes rurales berbères. Quant à Sarah Soujar, née dans un quartier populaire de Casablanca, elle conjugue une forte présence sur les réseaux sociaux à un engagement actif sur le terrain.
Il convient de souligner que les prémices du féminisme marocain remontent à la période coloniale, lorsque certaines associations ont commencé à interroger les rapports de genre et à revendiquer l’accès des femmes à l’éducation. Sous le règne de Hassan II, marqué par la confrontation entre la monarchie et la gauche, des noyaux féministes ont vu le jour au sein des partis politiques. À partir du milieu des années 1980, la question féminine gagne en autonomie et en visibilité, avec la création de nombreuses associations.
Depuis 2011, la lutte féministe occupe de plus en plus l’espace public et prend part dans les différents mouvements ayant secoué le pays. La mort de Mohamed Bouazizi en Tunisie a déclenché une vague de contestations régionales qui a également touché le Maroc. Le 20 février 2011, des milliers de Marocains et Marocaines sont descendus dans la rue, soutenus par plusieurs ONG et certaines formations politiques. Cinq ans plus tard, la mort tragique du poissonnier Mohcine Fikri, à Al Hoceïma en octobre 2016, a suscité le Hirak du Rif, un vaste mouvement de protestation populaire. D’autres mobilisations ont suivi, notamment les « manifestations de la soif » à Zagora et les mobilisations sociales à Jerada en 2017, le Hirak de l’eau à Figuig en 2023, et plus récemment le mouvement Genz212.
Toutes ces dynamiques ont été marquées par une forte participation féminine, porteuse d’un nouveau souffle pour le mouvement féministe marocain.
Présentation des trajectoires militantes
Afin de contextualiser l’analyse des trajectoires militantes, il est nécessaire de présenter brièvement le profil des participantes. Ces portraits situent leurs expériences dans leur cadre social, générationnel et géographique, et permettent de comprendre comment leurs parcours individuels s’articulent aux dynamiques collectives du mouvement féministe marocain.
Les trois militantes rencontrées incarnent des parcours distincts mais convergents, unies par la volonté de renouveler la dynamique féministe autour de deux fronts complémentaires : la lutte pour la démocratie et la justice sociale, et celle pour l’égalité entre les sexes.
Leur répartition géographique – du nord au centre et à l’ouest du pays – illustre la diversité territoriale du mouvement féministe marocain, ancré aussi bien dans les grandes villes que dans des contextes régionaux plus périphériques.
Latifa El Bouhsini, historienne originaire d’Ouazzane (nord-ouest), compte parmi les figures majeures du féminisme marocain. Engagée dès ses années universitaires au sein de l’Organisation de l’action démocratique populaire (OADP), elle a participé à la création du journal Le 8 Mars en 1983, tribune des femmes progressistes. Son parcours illustre la continuité entre la lutte démocratique et la défense des droits des femmes.
Intissar El Morabit, doctorante en systèmes d’information géographique, est issue d’une famille militante de gauche à Béni Mellal (centre du pays). Elle s’inscrit dans la continuité de l’engagement politique de sa mère, ancienne détenue d’opinion et militante féministe durant les années de plomb. Intissar s’est impliquée dans le Mouvement du 20 Février, avant de rejoindre l’Association marocaine des droits humains (AMDH) et de contribuer à la création d’une association féministe régionale.
Sarah Soujar, militante originaire de Casablanca (ouest du pays), s’est engagée au sein de la section estudiantine du Parti de l’avant-garde démocratique et socialiste (PADS). Active dans le Mouvement du 20 février, elle a ensuite cofondé le groupe Jeunes Femmes pour la Démocratie, un collectif œuvrant pour la démocratie et les droits des femmes.
Aujourd’hui avocate, elle poursuit son engagement en défendant les droits humains, notamment à travers des actions en faveur des personnes migrantes et des minorités au sein du Groupe antiraciste de défense et d’accompagnement des étrangers et migrants (GADEM) à Rabat.
Les trajectoires militantes présentées traduisent la diversité des parcours féministes contemporains et la continuité des luttes engagées depuis plusieurs décennies. Pour comprendre pleinement les formes actuelles d’engagement et les rapports que le mouvement féministe entretient avec le pouvoir politique et les mouvements sociaux, il semble important d’adopter une perspective historique. C’est à cette lumière que peut se lire l’évolution du féminisme marocain, de ses premières formes d’expression sous le protectorat jusqu’à sa structuration progressive à la fin du XXᵉ siècle
I. Le pouvoir et les luttes féministes
Avant d’aborder l’action féministe contemporaine et son lien avec la lutte politique et sociale, il convient de procéder à une analyse rétrospective afin de comprendre les dynamiques et les enjeux actuels.
L’implication des femmes dans les combats politiques et sociaux remonte à l’époque coloniale, lorsque plusieurs Marocaines s’engagèrent dans le mouvement national pour lutter contre les protectorats français et espagnol. Cet engagement fondateur ouvre la voie à une deuxième génération féministe qui prendra le relais au milieu des années 1980.
1. De la lutte populaire à la lutte sectorielle
Sous le règne de Hassan II, les luttes des femmes prennent une dimension politique décisive. Les jeunes militantes, souvent issues de la première génération ayant accédé à l’université, ont payé un lourd tribut à leur engagement.
De nombreuses activistes appartenant aux organisations clandestines de la gauche marxiste-léniniste – telles que « 23 Mars », « Ila Al Amam » (En Avant) ou « Servir le Peuple » – furent arrêtées, emprisonnées ou torturées. Ces militantes, très actives au sein de l’Union nationale des étudiants du Maroc (UNEM) et de l’Union marocaine du travail (UMT), ont joué un rôle crucial dans les soulèvements populaires de l’époque. Parmi ces militantes, Saïda Menebhi, engagée dans le mouvement Ila Al Amam, demeure une figure emblématique : arrêtée et torturée, elle décède en 1977 à la suite d’une grève de la faim, devenant un symbole du courage et du sacrifice féministe et politique.
Cette expérience marquée par la clandestinité, la répression et la résistance a posé les bases du mouvement féministe marocain moderne. Néanmoins, les prémices de la lutte des femmes remontent à une période bien antérieure.
Dès les années 1920, Abdelkrim El-Khattabi 3avait adopté certaines mesures en faveur des femmes, reconnaissant leur contribution à la lutte contre le colonialisme. Par ailleurs, la communauté juive marocaine, influencée par la modernisation éducative initiée par l’Alliance Israélite Universelle dès le XIXᵉ siècle, voit émerger des clubs et cercles féminins actifs dans la vie communautaire.
Le combat pour l’indépendance s’est également accompagné de la création de structures féminines rattachées aux partis politiques, où les premières militantes ont commencé à poser la problématique des rapports hommes-femmes et à revendiquer des droits fondamentaux, notamment en matière d’éducation.
L’organisation Akhawat Safa (Les Sœurs de la pureté), fondée en 1946, figure parmi les pionnières. Ses membres réclamaient dès 1950 l’élévation de l’âge du mariage, l’abolition de la polygamie, le divorce judiciaire et l’égalité des droits au sein de la famille4.
Ces initiatives marquent le tournant fondateur du féminisme marocain : elles traduisent le passage d’une lutte populaire et nationaliste à une lutte sectorielle centrée sur les droits des femmes et l’égalité dans la sphère familiale et publique.
Parallèlement, le Parti communiste marocain¹ (PCM), qui était initialement une branche du Parti communiste français durant l’époque coloniale, créa l’Union des femmes du Maroc, une structure visant principalement le travail de proximité auprès des femmes des classes populaires.
En 1960, naît l’Union progressiste des femmes du Maroc, organisation indépendante issue de l’Union marocaine du travail² (UMT). Cependant, la question des droits des femmes demeurait reléguée au second plan, malgré une participation féminine importante dans les luttes populaires.
Les partis de gauche, censés incarner les valeurs d’égalité et de liberté, privilégiaient alors la lutte des classes au détriment de la cause des femmes. Ce n’est qu’au milieu des années 1980 qu’émerge véritablement une deuxième génération féministe, plus autonome et critique vis-à-vis des structures partisanes traditionnelles.
La création de l’Association marocaine des droits humains (AMDH) en 1979, combinée à l’adoption par les Nations Unies de la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDAW), a donné un nouveau souffle au mouvement féministe marocain.
Au début des années 1980, de jeunes militantes ont commencé à constituer des noyaux féminins au sein des partis politiques, notamment à l’Union socialiste des forces populaires (USFP) et au Parti du progrès et du socialisme (PPS). Toutefois, les structures partisanes et syndicales demeuraient réticentes à considérer la question des femmes comme une priorité. Les jeunes militantes, avides de savoir et d’action, se sont alors heurtées à une culture politique patriarcale qui freinait leur participation et leur influence dans la prise de décision.
Face à ce contexte, de nouvelles structures féministes indépendantes ont vu le jour. Ces initiatives ont privilégié une approche sectorielle axée sur l’égalité et les droits humains des femmes. La dynamique naissante prend davantage d’ampleur au milieu des années 1980, avec la création du journal Le 8 Mars, fondé principalement par des militantes issues de l’Organisation de l’action démocratique populaire (OADP), elle-même née après la dissolution du mouvement marxiste « 23 Mars ». Le 8 Mars n’était pas un simple organe de presse, mais une tribune politique et intellectuelle visant à éveiller une conscience féministe démocratique et populaire.
Au cours des années suivantes, d’autres associations virent le jour, telles que la Ligue démocratique pour les droits des femmes (LDDF) en 1994, l’Association marocaine des droits des femmes (AMDF) et l’Association marocaine des femmes progressistes (AMFP) en 1992, ainsi que Jossour en 1995.
Les fondatrices de ces structures étaient pour la plupart hautement politisées et profondément engagées dans les luttes politiques durant les années de plomb5. Elles ont créé leurs propres organisations féministes après avoir acquis une expérience militante et syndicale significative. La majorité d’entre elles s’étaient d’abord formées au sein de l’Union nationale des étudiants du Maroc (UNEM), d’associations de défense des droits humains telles que l’AMDH, ainsi que dans les sections féminines de leurs partis politiques et syndicats.
Ces femmes appartenaient globalement à la première génération de Marocaines ayant accédé à l’université, avant de devenir enseignantes, médecins, ingénieures ou professeures universitaires. Des figures telles que Zhour Aloui, Latifa Jbabdi, Amina Lemrini, Aïcha Lakhmass, Touria Tanani, Fatima Zahra Tamouh, Nozha Skalli, Rabîa Naciri, Hakima Naji, Najat Razi, Laila Rhioui, Latifa El Bouhsini, et bien d’autres encore, incarnent cette génération forgée par le contexte politique répressif des années de plomb. Certaines d’entre elles ont d’ailleurs connu la détention politique, notamment Latifa Jbabdi, Hakima Naji et Touria Tanani.
Selon Latifa El Bouhsini « Ces militantes avaient acquis un savoir-faire en matière de négociation et de lutte, qui leur a été d’une grande utilité au sein du mouvement féministe. Lorsqu’elles ont commencé à poser les problématiques et à définir les enjeux du mouvement — notamment la réforme du Code du statut personnel —, elles disposaient déjà d’une formation solide, d’une analyse fine du champ politique et d’une forte capacité de mobilisation. »
L’intellectuelle marocaine Fatima El Mernissi a largement contribué à l’évolution du mouvement féministe au Maroc. Sociologue inscrite dans le courant du féminisme postcolonial, elle a fortement marqué sa génération par ses écrits et ses réflexions critiques. Ses travaux ont tenté d’apporter des réponses aux questions épineuses de son époque, notamment le rôle de la religion dans la perpétuation du patriarcat. Son ouvrage Le Harem politique, publié en 1987 et traduit en plusieurs langues, illustre bien cette démarche intellectuelle novatrice.
Par ailleurs, la chute du mur de Berlin en 1989, marquant la fin de la bipolarité du monde, a ouvert de nouveaux horizons pour le mouvement féministe marocain. Cette période a vu émerger de nouvelles réflexions autour du référentiel universel des droits humains, particulièrement après l’adoption de la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDAW).
La question de la dualité entre universalité et spécificité culturelle s’est alors imposée comme un sujet majeur de débat. D’après l’analyse de Latifa El Bouhsini, « Les rencontres du forum de la société civile, organisées à l’occasion de la quatrième Conférence mondiale sur les femmes, tenue à Pékin en 1995, ont permis aux féministes marocaines de découvrir que la problématique de l’universalité et de la spécificité se posait également aux féministes d’autres régions du monde. Ces rencontres ont offert un échange fructueux d’expériences avec des militantes venues d’horizons variés — notamment d’Iran, de Malaisie, d’Indonésie et de Turquie —, chacune confrontée à des contextes politiques spécifiques. »
Les féministes marocaines ont su, par la suite, faire évoluer leur position sur la question du référentiel. Si leur attachement à l’universalité des droits humains demeurait intact, elles ont également su s’ouvrir à un référentiel éclairé de l’islam, souvent qualifié d’« islam des Lumières ». Elles se sont appuyées sur les réflexions de penseurs arabo-musulmans réformistes tels que Tahar Haddad, Allal El Fassi, Nawal El Saadawi, Fahima Charafeddine, Farida Nakkach, entre autres. Le mouvement a par ailleurs réussi à gérer ses divergences internes et à éviter les fractures politiques qui avaient fragilisé d’autres organisations, comme les syndicats ou les partis politiques.
L’avènement de Mohammed VI au pouvoir en 1999 constitue un tournant majeur dans l’histoire du mouvement féministe marocain. Dès le début de son règne, le monarque s’est montré plus ouvert envers les opposants de son père, y compris les militantes féministes. Cette ouverture s’inscrivait dans un contexte régional et international marqué par la montée des discours réformistes. Plusieurs pays de la région — tels que l’Algérie, la Mauritanie, la Tunisie de Ben Ali, l’Égypte ou encore les Émirats arabes unis — ont alors engagé des réformes sociales sous la pression internationale, souvent sans remettre en cause la nature autoritaire de leurs régimes.
Bien qu’issues de longues luttes sociales et féministes, ces réformes, axées sur les droits des femmes, des enfants, des Amazighs et des minorités religieuses, ont souvent servi à projeter une image moderniste du régime, sans pour autant modifier les équilibres réels du pouvoir. Dans ce contexte, le mouvement féministe marocain a su imposer ses revendications.
En 2001, un collectif féministe baptisé « Printemps de l’Égalité » a vu le jour.
Fruit d’un long processus de lutte, cette organisme a réussi à rassembler des militantes de différentes sensibilités autour d’objectifs communs. Au moment où le roi mettait en place une commission consultative chargée de la réforme du Code du statut personnel, Printemps de l’Égalité s’était déjà affirmé comme un acteur politique crédible, capable de mobiliser l’opinion publique et d’alimenter la réflexion collective autour de la cause des femmes.
El Bouhsini se souvient avec précision du processus d’adoption du nouveau code, « Le collectif Printemps de l’Égalité a présenté son mémorandum à la commission consultative royale chargée de la réforme du Code du statut personnel. Les arguments avancés visaient à corroborer et à motiver nos revendications. Il soulignait notre attachement à l’universalité des droits humains et aux évolutions d’ordre socioéconomique et culturel, tout en s’inscrivant dans le référentiel national religieux éclairé. Après vingt ans de combat, de mobilisation et d’évolution extraordinaire, nous avons obtenu un Code de la famille très avancé et en nette rupture avec le précédent. »
Adopté en février 2004, le Code de la famille (Moudawana) a été considéré comme une victoire historique du mouvement féministe marocain, même s’il demeure limité sur certains aspects. Par la suite, les pouvoirs publics ont poursuivi la promotion de la représentativité politique des femmes, ainsi que l’institutionnalisation de leurs droits d’accès aux fonctions électives.
Nombre de militantes ont alors commencé à percevoir Mohammed VI comme un allié, même si l’instauration d’une véritable démocratie ne semblait pas encore à l’ordre du jour. L’alternance démocratique, amorcée à la fin des années 1990, a en effet connu un recul après la nomination d’un Premier ministre technocrate à la tête du gouvernement en 2002, marquant la fin du processus de démocratisation.
2. Institutionnaliser ou instrumentaliser ?
Sous la houlette du roi Mohamed VI, les gouvernements successifs ont procédé à l’institutionnalisation des droits des femmes dans les politiques publiques. Des mesures ont été mises en œuvre pour favoriser la représentation politique des femmes, notamment par l’adoption du système de quotas pour les élections locales et de la liste nationale féminine pour les élections législatives, visant à assurer une présence d’au moins 10 % de femmes au Parlement.
Par ailleurs, plusieurs figures féministes ont été nommées à des postes de décision longtemps monopolisés par les hommes. Ces avancées ont été accompagnées par des réformes juridiques successives, amenant la communauté internationale à considérer le Maroc comme avant-gardiste sur la question des femmes.
Cependant, cette institutionnalisation s’est inscrite dans un contexte politique assez complexe. Alors que les élections législatives venaient de placer l’Union socialiste des forces populaires (USFP) en tête, le roi nomma en octobre 2002 le technocrate Driss Jettou au poste de Premier ministre. Cette décision marqua une dérive manifeste de l’alternance démocratique amorcée à la fin des années 1990.
Peu après, les attentats terroristes de Casablanca en 2003 ont entamé le retour en force de l’approche sécuritaire. Sous couvert de la lutte contre le terrorisme, une série de régressions politiques et sociales s’est engagée, accompagnée d’atteintes aux droits et aux libertés individuelles et publiques.
La dérive politique initiée en 2002 s’est accentuée de manière systématique à partir de 2008. Le Parti Authenticité et Modernité (PAM) a vu le jour cette année-là et s’est rapidement présenté comme une formation politique prête à gouverner. Le nom de cette structure politique, souvent perçu comme le parti du palais, illustre parfaitement la dualité constitutive du système marocain : authenticité (ou traditionalisme) d’une part, et modernité de l’autre, deux piliers sur lesquels repose la stabilité et la pérennité du pouvoir au Maroc.
Le PAM est parvenu à attirer des personnalités issues de différentes tendances politiques, qu’elles soient de gauche, de droite ou du centre. Le paysage politique marocain est entré dans une nouvelle configuration, marquée par ce que certains observateurs appellent « tunisation » du Maroc, en référence au modèle autoritaire du président tunisien déchu Zine El-Abidine Ben Ali. Dans ce contexte, certaines figures féministes se sont rapprochées de ce nouveau parti, perçu comme un instrument du pouvoir.
Latifa El Bouhsini résume cette situation en critiquant vigoureusement l’usage politique des droits des femmes :
« Ce qui s’est produit, en réalité, c’est que l’on a procédé à l’institutionnalisation des droits humains des femmes dans un contexte de forte mobilisation féministe et de confrontation avec les islamistes, opposés à la réforme du Code du statut personnel. Or, une fois la tension du débat public retombée, cette institutionnalisation a pris la forme d’une véritable instrumentalisation. Ce phénomène est devenu encore plus évident après l’arrivée du Parti de la justice et du développement (PJD) – parti islamiste – à la tête du gouvernement. »
Lorsque le Mouvement du 20 Février (M20F) a éclaté en 2011, les structures féministes et politiques progressistes historiques étaient déjà affaiblies et essoufflées. Elles ne disposaient plus de la force nécessaire pour mobiliser et encadrer la société civile.
En revanche, le mouvement islamiste, dans toutes ses composantes, a gagné en influence et en assise sociale, marquant un nouvel équilibre des forces sur la scène politique marocaine.
II. Luttes féministes et mouvements sociaux dans le Maroc contemporain
Après la réussite de la transition du trône, le pouvoir marocain a semblé refermer la parenthèse d’ouverture politique et institutionnelle qui avait suscité de nombreux espoirs. Les attentes d’une élite aspirant au changement ne tardèrent pas à s’essouffler.
Au fil du temps, les signes d’un recentrage autoritaire se sont multipliés : la prise de décision s’est progressivement recentralisée, et le contrôle sur la vie politique s’est renforcé. La démocratisation, longtemps présentée comme un objectif prioritaire, a peu à peu été reléguée au second plan. Les signes de ce basculement sont visibles à plusieurs niveaux : resserrement du champ politique, arrestations arbitraires, restrictions de la liberté de la presse et d’expression, entre autres.
À cela s’ajoute une dégradation du climat socioéconomique, caractérisée par la corruption, les abus de pouvoir, le népotisme et un enchevêtrement d’intérêts entre richesse et pouvoir politique, tandis que le taux de pauvreté ne cesse d’augmenter.
Ce contexte général a ouvert la voie à une nouvelle vague de contestations sociales dans différentes régions du pays. Les femmes y ont joué un rôle croissant, affirmant leur présence au sein des mouvements sociaux émergents.
À cette période, les luttes féministes prenaient une nouvelle dimension, et les femmes Soulaliyates 6— descendantes de groupes tribaux — se distinguaient par un combat à la fois économique et socioculturel particulièrement marquant. Elles revendiquaient le droit de bénéficier des terres collectives tribales sur un pied d’égalité avec les hommes, remettant ainsi en question les pratiques coutumières patriarcales qui les en excluaient.
1. La lutte des Soulaliyates et le droit à la terre
Le mouvement des Soulaliyates a vu le jour en 2007, dans les locaux de l’Association démocratique des femmes du Maroc (ADFM) à Rabat. Issues de communautés rurales détenant collectivement des terres tribales, ces femmes ont constaté, à la suite de l’expropriation de certaines de ces terres par l’État pour des projets d’intérêt public, qu’elles étaient exclues des indemnités versées en contrepartie.
Il convient de préciser que la distribution des compensations financières dans le mode rural, s’effectuait selon les pratiques coutumières patriarcales : à chaque cession, les chefs d’agnats, représentants des lignées masculines, établissaient la liste des bénéficiaires, dont les femmes étaient systématiquement écartées.
La cession de terres encore exploitées ou habitées a eu des conséquences sociales lourdes pour ces femmes. Tandis que les hommes recevaient des compensations et pouvaient s’installer ailleurs, de nombreuses femmes, souvent seules, se retrouvaient sans ressources ni abri.
Beaucoup d’entre elles ont dû quitter leurs villages pour rejoindre les bidonvilles des grandes villes, dans des conditions de précarité extrême.
La mobilisation des Soulaliyates de la collectivité des Haddada, dans la région de Kénitra (nord de Rabat), a marqué un tournant décisif. Conscientes de l’injustice qu’elles subissaient, elles ont sollicité le soutien de l’ADFM, l’une des principales associations de défense des droits des femmes, active depuis les années de plomb. Comme le rappelle Latifa El Bouhsini, « C’est une question d’ordre patriarcal. Ces femmes ne savaient pas comment agir, mais elles ont réussi, sur les conseils de quelqu’un, à contacter l’ADFM. Dès lors, l’association leur a apporté un soutien précieux, ainsi qu’un savoir-faire en matière de mobilisation et de plaidoyer. Peu à peu, leur lutte a pris de l’ampleur dans le reste du pays. »
Grâce à cet accompagnement, le mouvement des Soulaliyates a mené une campagne de mobilisation soutenue : organisation de manifestations, conférences de presse, plaintes adressées aux autorités publiques et actions de sensibilisation au sein des communautés rurales.
Certaines militantes ont même été emprisonnées pour avoir dénoncé ces injustices et tenté de mobiliser leurs pairs. Leur persévérance a fini par porter ses fruits.
En 2009, le ministère de l’Intérieur publie une circulaire reconnaissant officiellement le droit des femmes Soulaliyates à bénéficier des terres collectives. Une deuxième circulaire, en 2012, est venue renforcer cette reconnaissance. Cependant, malgré ces avancées, la victoire demeure partielle : les Soulaliyates poursuivent leur lutte pour l’adoption d’une loi garantissant l’égalité d’accès à la propriété collective et la mise en œuvre effective de leurs droits.
Issues de groupes tribaux profondément imprégnés par l’idéologie patriarcale, ces femmes ont ouvert une brèche de désobéissance féminine et populaire à la fois contre leur système social et contre la domination de l’État. D’une part, elles revendiquent l’égalité avec les hommes de leur propre lignée, et d’autre part, elles transgressent les règles coutumières régissant la transmission des richesses, pratiques ancestrales qui les excluent traditionnellement. Ce combat s’est mené malgré une répression étatique parfois violente, témoignant de la détermination et de la portée symbolique de leur mobilisation.
La lutte des Soulaliyates a engendré un véritable processus d’individuation et d’émancipation. Grâce à l’encadrement de l’association qui les a accompagnées, à la formation et au soutien reçus, ces femmes ont acquis de nouvelles compétences et une conscience accrue de leurs droits. Pour une catégorie rurale historiquement peu autonome et souvent peu instruite, cette expérience a représenté une forme d’autonomisation inédite. Les femmes paysannes, longtemps considérées comme une simple main-d’œuvre agricole, sont devenues progressivement des actrices sociales conscientes, revendiquant à la fois le droit à l’égalité et le droit d’accès aux richesses.
Les Soulaliyates ont démontré une grande capacité d’organisation, de mobilisation et d’intégration dans de nouveaux réseaux sociaux, affirmant leur place dans l’espace public. Ce combat spécifique interroge également la nature des rapports sociaux et la relation entre la société et l’État. Il révèle une dynamique de rééquilibrage et remet partiellement en question l’approche bourdieusienne selon laquelle l’État façonne unilatéralement la société.
En effet, le mouvement des Soulaliyates, par la persistance et la légitimité de ses revendications, a contribué à façonner l’État lui-même, l’obligeant à revoir ses positions, à adapter son cadre juridique et à reconnaître la justice et la justesse de leurs demandes. En s’appropriant l’espace public à travers des sit-in, des manifestations et des actions collectives, ces femmes ont transformé leur lutte en un outil de pression politique et sociale.
La mobilisation des Soulaliyates constitue ainsi une forme de prise de conscience féminine en milieu rural, exprimant une résistance à la fois face aux inégalités économiques et aux structures sociales et symboliques du patriarcat.
En février 2011, les Soulaliyates ont rejoint le Mouvement du 20 Février, participant activement aux manifestations et arborant leurs propres banderoles. Elles ont ainsi adhéré pleinement au mot d’ordre unificateur du mouvement : « Liberté, dignité, justice sociale et égalité effective », affirmant par leur présence la convergence entre leur lutte locale et les aspirations nationales au changement.
2. Une génération prête à prendre les rênes
Le 20 février 2011, des milliers de Marocaines et Marocains sont descendus dans la rue pour réclamer des réformes politiques et socioéconomiques. Si les partis de gauche n’ont pas tous apporté un soutien massif, les jeunes indignés ont néanmoins réussi à rassembler plus d’une centaine d’organisations non gouvernementales, des syndicats et certains partis de gauche. Même si le mouvement a été marqué par un fort engagement de jeunes femmes, la quasi-totalité des structures féministes les plus connues a choisi de ne pas le rejoindre. La raison avancée était la présence, au sein des manifestations, de militants issus du courant islamiste — notamment du Mouvement de la justice et de la bienfaisance (MJB) et, de façon plus ambiguë, du Parti de la justice et du développement (PJD), officiellement hostile au mouvement mais avec des militants présents sur le terrain.
Cette réserve des anciennes féministes vis-à-vis de l’engagement politique s’explique en partie par leur expérience et leur déception au sein des partis. Beaucoup avaient, depuis longtemps, pris leurs distances par rapport aux luttes partisanes et adopté une posture axée prioritairement sur les revendications législatives. Ce féminisme assez élitiste s’est montré moins sensible aux questions de classe et aux discriminations subies par les femmes rurales. Néanmoins, de nombreuses associations locales, peu connues mais actives sur le terrain, ont clairement soutenu le mouvement.
Le souci d’indépendance vis-à-vis des partis politiques a parfois tourné à une forme de « phobie » du politique, y compris à l’égard des partis de gauche dont ces militantes étaient issues. Cette posture les a rendues moins attentives aux luttes sociales plus larges.
Comme la nature a horreur du vide, une nouvelle génération de militantes a émergé, investissant l’espace public et renouvelant les formes d’expression féministe. Les jeunes militantes ont non seulement participé aux manifestations, mais elles ont souvent pris des initiatives de direction et pris la parole lors des assemblées générales. Cette présence a redonné espoir à certaines militantes « hybrides » qui ont choisi d’accompagner et de former la nouvelle génération. Tourya Tanani, Latifa El Bouhsini et Khadija Bakkali en sont des exemples parmi d’autres.
L’engagement des jeunes activistes de gauche révèle une lutte assumée et volontaire. Intissar El Morabit, qui manifesta pour la première fois en 2011, affirme s’être engagée dès les premiers jours, convaincue que le mouvement constituait un tournant décisif dans l’histoire contemporaine du pays. Pour elle, les revendications du mouvement correspondaient à sa conception de la chose publique et de la lutte féministe : le mouvement s’est trouvé à l’intersection de deux enjeux majeurs — la démocratie et la justice sociale d’un côté, l’égalité des sexes de l’autre. Ces valeurs étaient celles défendues par les parents d’Intissar ; elle confie d’ailleurs son admiration pour le courage de sa mère, anciennement détenue durant les années de plomb.
Elle relate : « J’accompagnais souvent mes parents aux manifestations organisées dans notre petite ville. J’étais fascinée par le courage de ma mère. Je me souviens surtout du jour où, en protégeant les jeunes contestataires des coups de matraque des forces de l’ordre, elle leur criait : “Au lieu de matraquer ces jeunes, prenez vos armes et allez libérer Ceuta et Melilla.” »
La force du Mouvement du 20 Février (M20F) résidait dans sa méthode de prise de décision inclusive, fondée sur l’égalité et l’absence de discrimination de genre, comme le souligne Sarah Soujar : « Les jeunes militants et militantes débattaient longuement avant de parvenir à des décisions collectives, où toutes les sensibilités pouvaient s’exprimer, femmes et hommes. C’était un véritable exercice de démocratie.»
Lorsque des tensions éclataient entre jeunes laïques et islamistes, Sarah intervenait pour défendre le droit de chacun à exister et à s’exprimer. Très vite, elle est devenue une figure emblématique du mouvement, incarnant une nouvelle forme de féminisme. Sa présence et son franc-parler ont attiré l’attention des médias, qui la sollicitaient régulièrement pour des déclarations et des entretiens.
Durant les premières semaines, les contestations furent relativement tolérées, mais le pouvoir ne tarda pas à recourir à la répression. Face à la persistance du mouvement, le régime choisit d’adopter une autre stratégie. Le discours royal du 9 mars 2011 annonça une réforme constitutionnelle et la tenue d’élections anticipées.
La nouvelle Constitution, adoptée le 29 juin 2011, représenta une avancée par rapport à la précédente, notamment en ce qui concerne la nature du régime politique, la constitutionnalisation des droits humains et la reconnaissance des droits des femmes. Les élections législatives, organisées le 25 novembre de la même année, se déroulèrent dans un climat relativement transparent. Pour la première fois, le Parti de la justice et du développement (PJD), formation islamiste, arriva en tête des suffrages. Cette manœuvre politique du palais permit d’atténuer l’ampleur du mouvement, bien que les contestations se soient poursuivies sporadiquement.
De nouvelles dynamiques culturelles et féministes émergèrent alors, comme « Masrah Al-Mahgour » (le théâtre de l’opprimé), « la philosophie dans la rue », ainsi que plusieurs nouvelles structures féministes. Néanmoins, une grande partie de la jeunesse demeurait fortement déçue par l’absence de changements politiques réels et par la récupération institutionnelle des aspirations du mouvement.
Cinq ans plus tard, le 28 octobre 2016, un événement tragique raviva la flamme de la contestation. À Al Hoceïma, dans le nord du pays, Mohcine Fikri, un jeune poissonnier, mourut broyé dans une benne à ordures alors qu’il tentait d’empêcher la destruction de sa marchandise confisquée. Ce drame provoqua une onde de choc et fit ressurgir la mémoire des répressions subies par la région du Rif sous le règne de Hassan II. Un vaste mouvement populaire, baptisé Hirak du Rif, vit alors le jour, portant des revendications sociales, économiques et identitaires.
Les manifestations, majoritairement pacifiques, furent marquées par la participation active des femmes rifaines. Parmi elles, Silya Ziyani et Nawal Ben Aissa devinrent des figures emblématiques de cette mobilisation, dans une région souvent considérée comme conservatrice.
Silya, chanteuse et comédienne, issue d’une famille modeste de six enfants, s’était déjà engagée dans la défense de la culture amazighe. Dès les premiers jours du Hirak, elle prit part aux mobilisations, animant les rassemblements par ses chants et ses discours. Après l’arrestation des leaders du mouvement, elle s’impliqua davantage dans la mobilisation pour exiger leur libération. Arrêtée à son tour le 5 juin 2017, elle fut libérée un mois plus tard à la suite d’une campagne nationale et internationale réclamant sa libération.
De son côté, Nawal Ben Aissa marqua fortement le Hirak par sa présence charismatique. Jeune mère de quatre enfants, elle devint une figure très suivie sur les réseaux sociaux. On la voyait souvent dans la foule, aux côtés des leaders Nasser Zefzafi, Mohammed Jalloul, El Majjoui et Nabil Ahmjik, prenant la parole, scandant les slogans et encourageant les manifestants.
Après l’arrestation des principaux dirigeants, plusieurs jeunes Rifains espéraient qu’elle prendrait le relais du mouvement – une tâche difficile dans une société encore imprégnée de structures patriarcales et dans un contexte de répression politique accrue.
L’ampleur de la mouvance rifaine s’est rapidement propagée à d’autres régions du pays. À Zagora (sud-est de Ouarzazate), des « manifestations de la soif » ont éclaté pour dénoncer les pénuries d’eau récurrentes.
Peu après, la vague d’indignation a gagné la ville minière de Jerada, dans le nord-est du Maroc. La population y réclamait une politique de développement plus équitable. De vastes manifestations ont secoué la ville après la mort tragique de trois mineurs dans des puits clandestins d’extraction de charbon. Des centaines de femmes ont également pris part aux protestations.
Le Hirak de Jerada n’était plus une affaire d’hommes : les femmes s’y sont imposées comme actrices centrales, participant aux rassemblements et prenant la parole publiquement. Après la répression du mouvement et l’arrestation de ses leaders, elles ont pris le relais, dénonçant la violence policière et portant les revendications sociales au premier plan.
Ces contestations ont ainsi ouvert la voie à d’autres formes de mobilisations locales, marquées par des revendications sociales, économiques et désormais écologiques. C’est dans ce contexte que le Hirak de l’eau à Figuig, révélant une autre facette de la contestation sociale marocaine : celle de la lutte pour la survie environnementale et la défense des ressources naturelles.
Le mouvement de Figuig a émergé dans cette oasis du sud-est du Maroc à partir de 2023, en réaction à la raréfaction des ressources hydriques et à la mauvaise gestion locale de l’eau. Dans cette région enclavée, où l’agriculture oasienne représente la principale source de subsistance, les habitants ont dénoncé la privatisation de certains puits et l’accaparement des ressources par les notables et les autorités locales. Encore une fois, les femmes n’ont pas manqué ce rendez-vous : premières touchées par la crise hydrique, elles ont organisé des sit-in, participé aux marches. Leur engagement, à la fois écologique et social, a contribué à redéfinir les formes de résistance rurale et à inscrire la lutte pour l’eau dans une perspective de justice environnementale et de reconnaissance des droits économiques et culturels des communautés oasiennes.
C’est dans cette dynamique que prend forme le mouvement GenZ212, né au Maroc en septembre 2025, tout en s’inscrivant dans le courant mondial de la Génération Z. Porté par une jeunesse urbaine et connectée, il exprime un profond malaise face à la cherté de la vie, au chômage, à la dégradation des services publics, notamment dans les secteurs de la santé et de l’enseignement, ainsi qu’à la fermeture de l’espace politique. Ses revendications portent sur la justice sociale, la dignité, l’égalité des chances et la liberté d’expression.
Cette génération, née entre la fin des années 1990 et le début des années 2010, a grandi dans un univers numérique, globalisé et interconnecté. Elle se distingue par sa maîtrise des technologies, son rapport critique à l’autorité et sa sensibilité aux questions de justice sociale. GenZ212 en constitue une expression locale : un espace de sociabilité politique né sur la plateforme Discord, où de jeunes Marocains et Marocaines se réunissent pour débattre des injustices sociales, de la cherté de la vie et de la crise politique.
D’un point de vue anthropologique, GenZ212 représente une nouvelle forme de mobilisation et d’appartenance collective, où les frontières entre espace virtuel et espace public se confondent. Lors des premières interactions sur Discord, la modération et l’animation étaient largement assurées par des admins masculins, reproduisant ainsi les hiérarchies de genre observées dans d’autres espaces sociaux. Les voix féminines y demeuraient marginalisées, tandis que les thématiques relatives à la diversité culturelle – notamment la composante amazighe – à l’égalité des sexes et aux droits des minorités étaient, dans un premier temps, totalement absentes des débats, contrairement au courage dont ont fait preuve les jeunes femmes de GenZ212 sur le terrain. Le contraste est frappant avec la section de Paris, où les militantes occupent une place centrale, tant sur la plateforme que sur le terrain.
À la différence du Mouvement du 20 Février, où les jeunes femmes jouaient un rôle remarquable dans le processus décisionnel et participaient activement à la définition des orientations collectives, la situation au sein de Genz212 révèle un recul de la présence féminine dans les espaces de délibération. Ce phénomène résulte en grande partie des politiques et pratiques répressives des dernières années, qui ont instauré un climat de peur et de surveillance, renforcé par le cyberharcèlement visant les militantes et les journalistes. Celles-ci sont fréquemment la cible de campagnes de diffamation orchestrées par des médias proches du pouvoir, souvent qualifiés de « médias de lynchage ».
Parallèlement, l’éducation aux droits humains, autrefois portée par la société civile, n’est plus réellement d’actualité. L’essoufflement des associations et la répression qui les a touchées ont limité leur capacité à transmettre une culture des droits et de l’égalité. Ce vide a favorisé l’émergence d’un discours conservateur, amplifié par les dynamiques globales de repli identitaire et moral observées dans de nombreuses sociétés. Dans ce contexte, les réseaux sociaux, loin d’être des espaces d’émancipation, participent souvent à la reproduction des stéréotypes basés sur le genre: les femmes y sont fréquemment réduites à des objets de consommation visuelle ou à des cibles de discours haineux. Cette dérive témoigne d’une transformation culturelle profonde, où la logique de domination s’exprime désormais à travers les codes de la communication numérique, reflet des retombées combinées de facteurs nationaux et internationaux.
Ainsi, les mouvements sociaux qui traversent le Maroc actuel se distinguent par plusieurs caractéristiques. D’abord, ils se démarquent par leur capacité à ébranler les structures de légitimation du pouvoir, en rejetant la tutelle des partis politiques et toute forme de domination, qu’elle soit partisane, tribale ou patriarcale. Leur organisation horizontale et leurs formes d’action autonomes dépassent largement les cadres traditionnels de mobilisation.
Leur discours, simple et accessible, rompt avec le ton élitiste du militantisme classique et s’adresse à toutes les couches sociales, y compris les plus marginalisées.
Aujourd’hui, les réseaux sociaux sont devenus une véritable agora numérique, où se construisent les débats citoyens et où se rejouent les rapports de pouvoir et de domination. C’est sur cette toile que s’expriment désormais les nouvelles formes de militantisme et de solidarité. Cette conception rejoint celle développée par Hannah Arendt et Jürgen Habermas, qui définissent l’espace public comme un lieu métaphorique du politique. Celui de la délibération citoyenne où se forme une opinion éclairée par la confrontation, plus ou moins raisonnée, des convictions, des émotions et des intérêts. Ce lieu, intermédiaire entre la société et l’État, est aussi un espace social : un lieu d’activités humaines et de fonctions diverses, qui relèvent autant de la nécessité du vivre-ensemble que de l’agir en commun.
Force est de constater que le pays souffre d’un déficit d’élites capables d’assurer la relève et de porter un nouveau projet sociétal. Cette situation s’explique en partie par l’affaiblissement progressif de l’école publique, qui a perdu son rôle central dans la formation intellectuelle, civique et critique. El Bouhsini souligne, à ce propos, que le renouvellement des élites demeure envisageable, bien qu’il requière du temps :
« On ne forme pas une élite du jour au lendemain. Mais quand je vois ces jeunes Marocains, en France comme au Maroc, je me dis : ce sont ceux-là qui vont constituer l’élite de demain. Les femmes ne sont pas absentes de cette nouvelle génération, qui s’avère à la fois féminisée et assoiffée de démocratie. Une élite nouvelle, avec des outils nouveaux, un regard nouveau et des stratégies innovantes. Il faut cesser de vouloir que les élites de demain soient la copie conforme de celles d’hier. »
Ainsi, la nouvelle génération de femmes tente de se présenter comme une alternative, porteuse d’une élite émergente capable à la fois de penser et d’agir, afin de renouveler les approches du changement social et politique. L’enjeu réside désormais dans la capacité de cette génération à redéfinir les orientations du féminisme marocain, tout en inscrivant son action dans la continuité du combat pour un État de droit.
III. Un féminisme aux multiples expressions
La crise que traverse le Maroc contemporain affecte plusieurs dimensions de la vie politique, économique et sociale. Le pays se caractérise par une élite politique en manque de vision et de courage réformateur, des partis affaiblis et souvent alignés sur le pouvoir, ainsi que par l’absence de projets politiques ou économiques capables de susciter l’adhésion. L’économie nationale demeure fondée sur la rente et sur l’imbrication du pouvoir économique et politique, accentuant les inégalités et limitant les perspectives de développement.
Par ailleurs, une partie de l’opposition politique, contribue à entretenir cette inertie. Par ses modes d’organisation et ses pratiques, elle reproduit les logiques du pouvoir qu’elle prétend contester. Ce verrouillage du champ politique empêche l’émergence d’une nouvelle génération d’acteurs capables de formuler des alternatives crédibles. Il traduit un blocage générationnel profond, nourri par une culture politique patriarcale où l’autorité et la légitimité demeurent concentrées entre les mains d’un cercle restreint d’influents.
Dans ce contexte, la jeunesse manifeste une aspiration croissante à la liberté, à la justice sociale et à la reconnaissance de ses droits citoyens. Les femmes continuent de subir directement les effets des crises politiques et économiques successives, la féminisation de la pauvreté constituant un indicateur particulièrement révélateur, comme en témoigne leur forte présence dans les mouvements sociaux récents, notamment à l’échelle locale. La célèbre mise en garde de Simone de Beauvoir conserve ici toute sa pertinence : « N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes votre vie durant. »
Il apparaît désormais qu’une partie des militantes issues des générations précédentes semble aujourd’hui en retrait, peinant à interagir avec les transformations politiques et sociales en cours. L’élite féministe semble fragmentée et souvent refermée sur elle-même, à l’exception de quelques structures et figures indépendantes.
On observe aujourd’hui que le mouvement féministe marocain ne constitue plus un ensemble homogène. Il se caractérise par la diversité de ses orientations, de ses stratégies et de ses rapports au politique. On peut distinguer trois tendances principales : un féminisme classique, attaché à la défense des droits fondamentaux des femmes mais demeurant à distance de la question du pouvoir politique ; un féminisme local, ancré dans les territoires et centré sur la lutte pour les droits économiques et sociaux des femmes rurales ; et enfin un féminisme émergent, apparu au lendemain du mouvement du 20 Février, qui articule les revendications féministes à la lutte pour la démocratie, la justice sociale et l’État de droit, mais qui peine encore à s’imposer comme une force incontestable dans le champ politique et social.
1. Le féminisme classique
Cette catégorie regroupe les structures féministes créées au début des années 1980, après leur prise de distance vis-à-vis des partis politiques. Les principaux axes de leur action se sont articulés autour de la réforme du Code du statut personnel, de la promotion de la représentativité politique des femmes, de la lutte contre la violence à leur égard et de la revendication de l’égalité successorale. Il s’agit d’un féminisme institutionnalisé, dont la lutte s’est concentrée sur le champ législatif, en particulier dans le domaine du droit de la famille. De ce fait, ces structures se sont progressivement éloignées des mouvements sociaux et des dynamiques de contestation populaire apparues après 2011.
Le féminisme classique s’est ainsi construit autour d’une doctrine privilégiant l’action juridique et la réforme des lois, tout en maintenant une distance prudente avec les enjeux politiques plus larges. Il est qualifié de « classique » en raison de sa posture fondatrice et de la légitimité historique qu’il a acquise, bien qu’il apparaisse aujourd’hui comme un modèle hérité d’une autre époque. Selon la jeune militante féministe Sarah Soujar, ces organisations ont atteint leurs limites à partir de 2011 et peinent désormais à se renouveler ou à dialoguer avec les nouvelles générations :
« Les anciennes féministes ont accompli beaucoup de choses, c’est vrai. Elles ont brisé des tabous et ouvert plusieurs débats, mais elles ont refusé de soutenir le Mouvement du 20 Février. C’est, à mon avis, une erreur. Pire encore, elles ont attaqué le mouvement sous prétexte que des islamistes y participaient, comme si ces derniers n’avaient pas le droit d’exister. Elles auraient dû soutenir les forces démocratiques et contribuer à rééquilibrer le débat. Elles prétendent être les seules capables de défendre les droits des femmes. Pourtant, nous avons cherché à collaborer avec elles, mais elles ont refusé. »
Depuis la réforme du Code du statut personnel, le féminisme classique tend à percevoir le monarque comme un allié et un rempart contre les courants islamistes. Cette posture explique une certaine réserve à aborder la question démocratique dans ses dimensions politiques et institutionnelles. À l’inverse, une partie de la jeune génération de militantes adopte une lecture différente du rapport entre genre et gouvernance. Selon cette perspective, la consolidation des droits des femmes ne peut être dissociée du renforcement des mécanismes démocratiques et de l’élargissement de la participation citoyenne.
2. Le féminisme de proximité
Il s’agit de structures féministes inscrites dans un travail de proximité territoriale. Des organisations locales, souvent limitées à une ville, un village ou une région donnée. Moins médiatisées que les grandes associations nationales, elles n’en demeurent pas moins nombreuses et actives. Leurs interventions reposent sur un engagement direct auprès des femmes, en particulier celles vivant dans les quartiers populaires, les zones montagneuses, désertiques ou rurales. Ces associations apportent également leur soutien à divers mouvements sociaux et s’impliquent dans la défense des droits économiques, sociaux et culturels des femmes.
Leurs actions se déploient autour de plusieurs axes : écoute et accompagnement juridique, sensibilisation contre le mariage précoce, organisation d’ateliers de formation et de renforcement des capacités destinés aux femmes marginalisées et souvent privées d’accès à la parole publique. Ces démarches s’inscrivent dans un processus d’individuation et d’autonomisation à long terme.
À ce propos, Intissar El Morabit, membre de l’association Initiatives pour la protection des droits des femmes, décrit le travail de terrain réalisé par son organisation : « Nous menons un véritable travail de proximité. Nous organisons des campagnes de sensibilisation contre le mariage précoce des filles dans le Moyen Atlas, notamment à Demnat, Zaouït Cheikh, Fkih Ben Salah, Azilal, etc. C’est un travail essentiel, mais il est souvent entravé par l’existence d’associations créées ou soutenues par l’État, qui ne défendent pas réellement les droits des femmes. Nous les appelons les “associations des escargots” 7: des structures financées, manipulées et instrumentalisées par les autorités, connues pour être “achetées” à travers le financement de petits projets, tels que la vente d’escargots bouillis à la marocaine dans des charrettes mobiles. L’objectif est de détourner les femmes des associations véritablement engagées, ancrées dans une perspective d’autonomisation et de lutte contre le patriarcat et la manipulation. »
Selon El Morabit, le pouvoir marocain maintiendrait une forme de démocratie de façade, s’appropriant les discours du mouvement démocratique pour soigner son image à l’international. Elle souligne également la tendance de l’État à créer une société civile parallèle, destinée à contrebalancer les organisations indépendantes et sérieuses :
« Nous vivons dans un pays où ni l’État ni la société ne sont véritablement démocratiques. », affirme cette jeune militante.
Ainsi, les structures féministes locales engagées dans le travail de proximité se distinguent également par leur solidarité avec les mouvements de protestation. Cette implication s’explique notamment par leur ancrage territorial, leur proximité sociale avec les populations concernées et leurs appartenances de classe ou d’origine ethnique. Comme le précise la militante des droits humains Khadija Ryadi 8:
« Le féminisme de proximité est un féminisme de terrain, qui renonce à la logique de l’aide caritative. Sa stratégie repose sur l’action avec les femmes et non pour les femmes. C’est un féminisme qui saura trouver sa place, en harmonie avec l’ensemble des luttes pour une société plus égalitaire et plus juste. »
En somme, le féminisme local s’inscrit dans une dynamique de proximité géographique et humaine. Il contribue à renforcer les échanges entre individus, à soutenir la mobilité sociale et à consolider les liens communautaires. Plus qu’un simple engagement associatif, il constitue un espace d’interactions sociales, où se forge progressivement une conscience collective autour de l’égalité et de la justice sociale.
3. Le féminisme politique
En 2015, un collectif de jeunes femmes a lancé une initiative articulant la lutte féministe à la lutte pour la démocratie. Ce groupe a pris le nom de Jeunes femmes pour la démocratie. Ses fondatrices sont issues de la gauche, notamment de la Fédération de la gauche démocratique (FGD), qui regroupait trois formations politiques : le Parti socialiste unifié (PSU), le Parti de l’avant-garde démocratique socialiste (PADS) et le Congrès national ittihadi (CNI). Ces militantes s’inscrivent dans la continuité du mouvement du 20 Février, dont elles prolongent les aspirations à la liberté, à la justice sociale et à l’égalité.
L’objectif principal de leur initiative est de former les jeunes femmes à la culture démocratique, aux droits humains et à la défense des droits des femmes. Le groupe agit également en faveur du droit de disposer de son corps, des libertés publiques et individuelles, ainsi que de la pleine accessibilité des femmes à l’espace public.
Se voulant indépendant des partis politiques, ce groupe est néanmoins perçu avec méfiance par certaines formations, y compris celles dont ses membres sont issues. Les sections féminines des partis de gauche, encore marquées par des logiques hiérarchiques et conservatrices, peinent à reconnaître la légitimité de leur démarche. Les militantes de Jeunes femmes pour la démocratie se trouvent ainsi confrontées à la marginalisation et à la calomnie. Bien qu’elles se perçoivent comme les héritières du mouvement féministe historique, elles revendiquent une autonomie intellectuelle et organisationnelle afin de repenser le féminisme comme un projet de société renouvelé.
Latifa El Bouhsini, proche de ce collectif, évoque les difficultés rencontrées par ces jeunes militantes :
« Sarah Soujar ne cesse de dire : “nous sommes les filles de l’ancienne génération”. Mais en réalité, ces jeunes se sont retrouvées contraintes de créer leurs propres structures et de mener leurs propres expériences, car elles ont été rejetées par leurs aînées. Plusieurs m’ont confié que, lorsqu’elles ont cherché à intégrer les structures existantes, on leur a répondu qu’elles étaient les bienvenues, à condition d’éviter les questions politiques et celles relatives au pouvoir ou à la démocratie. »
Les membres du groupe considèrent que la lutte pour les droits des femmes ne peut être dissociée du combat pour la démocratie. Cette double revendication se traduit par des actions de terrain : après plusieurs rencontres et débats, elles ont organisé des caravanes artistiques et de sensibilisation dans des zones éloignées telles que Tinghir, Imider, Béni Mellal ou Fkih Ben Salah. Ces campagnes ont porté principalement sur deux axes : la promotion de l’accès des femmes à l’espace public et la reconnaissance du droit à l’identité civile pour les femmes nomades, afin de lutter contre le mariage précoce et de garantir l’accès à l’héritage. Leurs actions ciblent avant tout les groupes subalternes, dont la voix et les aspirations demeurent souvent invisibilisées.
Sur le plan idéologique, le groupe se réfère au cadre universel des droits humains tout en valorisant les dimensions éclairées de la culture et de l’identité marocaines. Comme le souligne Sarah Soujar :
« Il existe des pratiques coutumières berbères très avancées, ainsi qu’un certain nombre de jurisprudences éclairées de l’islam. Les réflexions d’Asma Lamrabet9 en sont un exemple. Il ne s’agit pas d’évoluer en renonçant à l’identité de la majorité du peuple, mais d’adopter une approche pragmatique et inclusive. »
Actif sur le plan discursif et communicationnel, notamment sur les réseaux sociaux, le groupe déplore toutefois le manque de soutien des structures nationales et internationales et le monopole des financements par les associations féministes classiques. Ces contraintes constituent un frein à la consolidation de leur action et à la formulation d’une stratégie de mobilisation à long terme.
Ainsi, la nouvelle génération féministe tente de redéfinir les contours du féminisme marocain en reposant la question centrale : « Qui parle, et pour qui ? ». Cette interrogation renvoie à une réflexion sur les conditions de production du savoir et sur les rapports de pouvoir qui traversent le champ féministe. Une posture qui s’inscrit dans les approches postcoloniales, soulignant la relation entre discours et pouvoir et rejettent l’universalisation des expériences féminines ainsi que l’essentialisation de l’« Autre ». L’hétérogénéité des parcours et la reconnaissance de la diversité des femmes deviennent, dès lors, les principes fondateurs de ce féminisme en devenir.
Conclusion
L’étude du mouvement féministe marocain, replacée dans la longue durée historique et dans la complexité du système politique, révèle les dynamiques croisées de pouvoir, de résistance et d’instrumentalisation.
Depuis l’époque coloniale jusqu’à nos jours, les luttes des femmes au Maroc ont accompagné — et souvent anticipé — les grandes transformations sociales et politiques du pays. Leur trajectoire, marquée par des ruptures générationnelles et des réinventions discursives, illustre la capacité du féminisme marocain à se reconfigurer en fonction du contexte, tout en demeurant porteur d’un projet d’émancipation et de justice.
La monarchie marocaine, adossée à la légitimité religieuse du malékisme, a su intégrer la question des droits des femmes dans sa stratégie de légitimation. L’institutionnalisation des droits des femmes à travers les politiques publiques, la réforme de la Moudawana ou la mise en avant de figures féminines proches du pouvoir a servi à projeter une image de modernité, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays. Mais cette intégration s’est souvent accompagnée d’une instrumentalisation politique, où la cause des femmes devient un outil de distinction symbolique et de neutralisation de la contestation.
Le pouvoir se positionne ainsi comme défenseur des droits des femmes tout en restreignant la liberté d’expression de celles qui dénoncent les injustices, les violences ou la concentration du pouvoir. Ce paradoxe structurel traduit la nature ambiguë du rapport entre genre et autorité au Maroc : un féminisme d’État qui émancipe dans le discours, mais contrôle dans la pratique.
Face à la domination étatique et patriarcale, plusieurs formes de résistance ont émergé. Le féminisme classique, né dans les années 1980, a ouvert la voie à des réformes majeures mais s’est, au fil du temps, institutionnalisé et éloigné des luttes sociales. Le féminisme de proximité, ancré dans les territoires ruraux et populaires, a réintroduit la dimension collective et vécue de l’émancipation, en articulant les droits avec les besoins concrets des femmes.
Enfin, le nouveau féminisme politique, porté par une génération post-2011, cherche à relier la question du genre à celle de la démocratie, de la liberté et de la justice sociale.
Ces féminismes pluriels traduisent un diversité de la résistance, où chaque forme d’engagement tente d’articuler différemment les rapports entre individu, État et société.
Cependant, ces luttes demeurent confrontées à une double violence. D’un côté, une violence externe, alimentée par les campagnes de diffamation, la répression des voix dissidentes et la cooptation des discours féministes. De l’autre, une violence interne, issue des espaces militants eux-mêmes, où les inégalités de genre, les violences sextes et sexuelles continuent d’être minimisés ou passés sous silence. Cette double contrainte révèle une tension fondamentale : les femmes militantes se trouvent souvent à la fois sujettes et objets du pouvoir, contraintes de lutter contre l’État tout en se défendant à l’intérieur de leurs propres organisations.
Ces dynamiques ont conduit à une re-masculinisation du champ militant et à une marginalisation progressive de la cause des femmes dans les débats publics. Les droits des femmes, autrefois moteur de la réforme et symbole du progrès, deviennent aujourd’hui un terrain de suspicion, voire de récupération.
Le désengagement relatif de certaines militantes, la fragmentation du mouvement et la montée des idées conservatrices traduisent une crise du projet féministe dans son rapport au politique. Pourtant, cette crise n’est pas une fin, mais un moment de transformation. Elle invite à repenser le féminisme marocain non plus comme un bloc homogène, mais comme un espace de négociation, de tension et de réinvention permanente.
Les luttes féminines continuent d’exister, parfois en marge, parfois dans les interstices du pouvoir, là où s’expérimentent de nouvelles formes d’agency et de subjectivité.
Loin des discours officiels et des grandes institutions, des femmes anonymes — rurales, étudiantes, ouvrières, journalistes, avocates, artistes — réinventent chaque jour le sens de la résistance et de la dignité. Comme l’écrivait Fatima Mernissi, « il faut du courage pour rêver la liberté dans une société qui ne la conçoit pas ».
Et pour reprendre Gisèle Halimi, « le féminisme, ce n’est pas un métier, c’est une manière de vivre, de penser, de résister ».
L’avenir du féminisme au Maroc dépendra moins des institutions que de la capacité des femmes à se coaliser, à produire leurs propres savoirs et à se réapproprier la parole publique.
- Ramonet, Ignacio. « Pour changer le monde ». Le Monde diplomatique, juillet 2000, p. 1, 10-11. [En ligne] : https://www.monde-diplomatique.fr/2000/07/RAMONET/1967, consulté le 31octobre 2025. ↩︎
- Hammoudi, Abdellah. Maître et disciple : Genèse et fondements des pouvoirs autoritaires dans les pays arabes. Paris : Maisonneuve & Larose, 2001. ↩︎
- Abdelkrim El-Khattabi (1882-1963) : Chef militaire et figure emblématique de la résistance marocaine contre le colonialisme espagnol et français. Il fonda en 1921 la République du Rif avant d’être exilé au Caire. Il demeure une référence symbolique du nationalisme et de la lutte anticoloniale au Maroc. ↩︎
- Nouria Ouali, « Les réformes au Maroc : enjeux et stratégies du mouvement des femmes », Nouvelles Questions Féministes, vol. 27, no 3, 2008, p. 28-41, DOI : 10.3917/nqf.273.0028 ↩︎
- Une période du règne de Hassan II marquée par la répression à l’encontre de l’opposition. ↩︎
- Les femmes Soulaliyates, ou « descendantes d’un groupe ethnique », constituent un mouvement de femmes issu principalement du monde rural. Elles revendiquent un accès égal à celui des hommes aux terres collectives, traditionnellement gérées selon des pratiques coutumières qui les en excluent. ↩︎
- L’interviewée fait allusion aux vendeurs ambulants d’escargots bouillis, souvent soutenus par des associations caritatives ou par des structures créées à l’initiative de l’État. ↩︎
- Intervention de Khadija Ryadi lors du colloque « Féminisme et islamophobie », organisé en octobre 2017 à Saint-Sébastien (Espagne). Khadija Ryadi, militante des droits humains et lauréate du Prix des Nations unies pour la cause des droits de l’homme. ↩︎
- Penseuse des questions relatives à la condition féminine dans l’islam, elle est l’auteure de plusieurs ouvrages, dont Femmes, Islam, Occident : chemins vers l’universel, Musulmane tout simplement et Québécois et musulmans main dans la main pour la paix. ↩︎
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